La transition écologique du bâtiment
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Interview de l'ADEME

Nous avons récemment échangé avec Sylvain BESSONNEAU, Ingénieur Bâtiment à l’ADEME. Il est notamment revenu sur le baromètre de la transition écologique du bâtiment en 2024.
Voici un résumé de nos échanges :
Propos recueillis par Marion DUBOIS
Contexte
>> Pouvez-vous présenter brièvement le Baromètre BâtiZoom et ses objectifs ?
Publié en avril 2025, BâtiZoom est un site développé par l’ADEME avec une ambition de proposer un outil de synthèse pour mieux comprendre la transition écologique du secteur du bâtiment.
BâtiZoom ne produit pas de nouvelles données. Il s’agit avant tout d’un agrégateur d’indicateurs existants, issus de sources publiques et reconnues. L’objectif est de rassembler, en un seul endroit, des informations aujourd’hui dispersées afin de faciliter l’analyse globale de la transition du secteur.
BâtiZoom met en avant les différentes facettes de la transition écologique et leurs impacts, notamment les émissions de gaz à effet de serre, la consommation d’énergie et de ressources, la production de déchet, la qualité de l’air mais aussi les dimensions économiques et sociales du bâtiment.
On trouve à la fois des chiffres clés et des indicateurs plus détaillés pour approfondir.
Nous nous sommes rendu compte que ce site était complet avec plein d’informations mais qu’il manquait un support pour retenir les informations essentielles de l’année écoulée.
Ce baromètre propose un format pédagogique et synthétique pour comprendre les grandes tendances annuelles de la transition écologique du bâtiment.
>> Quelles sont les chiffres ou enseignements clés qui vous ont marqué le plus dans cette édition du baromètre ?
Le premier indicateur marquant est le rebond de la consommation d’énergie et la baisse des émissions de gaz à effet de serre.
Depuis 2020-2021, en raison du contexte, le prix de l’énergie a fortement augmenté et a conduit de nombreux ménages à réduire leur consommation énergétique.
Par la suite, en 2022 et 2023, dans un contexte marqué par l’indisponibilité d’une partie du parc nucléaire pour des raisons de maintenance, un sujet largement médiatisé, RTE a estimé une baisse de consommation d’électricité de 9%.
En 2024, nous n’avons pas énormément de données qui permettent d’interpréter finement, cependant la consommation d’énergie repart à la hausse. Cela interroge sur la nature de la baisse observée les années précédentes : était-elle essentiellement conjoncturelle ? A-t-on atteint un seuil en matière d’efforts de sobriété ?
La hausse du prix de l’énergie a continué d’augmenter en 2024. La baisse de la consommation ne s’est pas poursuivie, ce qui montre que les efforts de sobriété ont sans doute atteint leurs limites. Pour aller plus loin, il est nécessaire de mobilier d’autres leviers, notamment structurels, comme la rénovation énergétique des bâtiments.
Un autre enseignement concerne l’impact social de ces évolutions. En 2024, les prix de l’électricité ont augmenté de 10% et ceux du gaz de 13%. Ces hausses sont des conséquences très concrètes sur la façon dont les ménages occupent leur logement. Elles se traduisent notamment par une évolution préoccupante des indicateurs de précarité énergétique : la part des ménages déclarant avoir des difficultés à payer leurs factures d’énergie a fortement augmenté, illustrant une fragilisation croissante.
Un signal plus encourageant ressort du côté de la rénovation énergétique. En 2024, les rénovations d’ampleur progressent de 28% dans le résidentiel. Cette hausse montre que les dispositifs d’accompagnement répondent à un besoin réel. Lorsqu’un signal clair est envoyé à la filière avec un dispositif d’accompagnement, les porteurs de projets se mobilisent et les demandes de rénovation augmentent, aussi bien dans le résidentiel que, plus largement, pour l’ensemble des acteurs du secteur.
Chiffres clés
>> La consommation d'énergie repart à la hausse après deux années de baisse. Que nous dit ce signal sur le caractère conjoncturel et structurel des efforts de sobriété énergétique ?
Ce rebond de la consommation d’énergie en 2024 est un enseignement central du baromètre. Il suggère que la baisse observée en 2022 et 2023 était en grande partie conjoncturelle, fortement liée à la flambée des prix de l’énergie et aux tensions sur le système énergétique.
Dans ce contexte, de nombreux ménages ont réduit leur consommation, parfois de manière contrainte, ce qui a entraîné une baisse rapide mais fragile. En 2024, malgré la poursuite de la hausse des prix de l’énergie, cette baisse ne s’est pas prolongée. Cela laisse penser que l’on a atteint un seuil d’efforts de sobriété, au-delà duquel il devient difficile d’aller plus loin sans transformations structurelles.
Ce signal montre la limite des ajustements de court terme. Pour inscrire durablement la baisse de la consommation d’énergie, il est indispensable d’activer des leviers plus structurels, en particulier la rénovation énergétique des bâtiments. Or, ces dynamiques prennent du temps à produire des effets visibles, car elles concernent des volumes de bâtiments encore relativement limités à l’échelle du parc.
>> Il y a une quasi-stagnation des émissions de GES du secteur du bâtiment en 2024. Comment interprétez vous ce ralentissement ?
Ce ralentissement met en évidence un décalage entre les objectifs climatiques et la réalité des transformations engagées.
Sans une accélération massive et durable des actions structurelles (rénovation énergétique, décarbonation des systèmes de chauffage, transformation du parc bâti), la trajectoire de baisse des émissions restera insuffisante.
Le baromètre montre ainsi que la transition écologique du bâtiment ne peut plus reposer principalement sur des ajustements conjoncturels : elle nécessite des politiques publiques stables, lisibles et ambitieuses, capables de produire des effets dans la durée.
Les dynamiques
>> Comment la baisse des investissements observée en 2024 risque-t-elle de peser sur l'atteinte des obligations réglementaires, notamment celles liées au dispositif Eco-Energie Tertiaire ?
Autant les données sont aujourd’hui très riches et bien documentées pour le résidentiel, autant elles restent plus difficiles à consolider pour le tertiaire. Ce secteur est en effet extrêmement hétérogène, regroupant des bâtiments aux usages et aux contraintes très différents (bureaux, établissements scolaires, équipements sportifs, bâtiments judiciaires ou encore piscines) qui n’ont rien de comparable d’un point de vue technique et énergétique.
Ces dernières années, les acteurs du tertiaire se sont engagés, comme dans le résidentiel, pour améliorer la performance énergétique des bâtiments, notamment pour répondre aux obligations du dispositif Éco-Énergie Tertiaire.
Les objectifs fixés par ce dispositif sont progressifs, avec une première échéance à 2030.
Si certains acteurs devraient être en mesure d’atteindre ces objectifs, cela s’annonce plus complexe pour d’autres, en particulier dans un contexte de baisse des investissements.
Un premier bilan des déclarations est en cours d’élaboration, afin de mieux évaluer le niveau réel d’atteinte des objectifs et les dynamiques à l’œuvre selon les typologies de bâtiments.
La diminution des investissements observée en 2024 pourrait conduire certains acteurs à réorienter leurs efforts vers des actions à court terme, souvent qualifiées de quick wins, principalement liées aux usages : pilotage des équipements, réglages, sensibilisation des occupants, optimisation de l’exploitation. Ces leviers sont pertinents et nécessaires, car ils permettent d’aller chercher des gisements d’économies d’énergie immédiats à moindre coût.
En revanche, sans un niveau d’investissement suffisant, ces actions ne pourront pas se substituer durablement aux travaux structurels indispensables pour atteindre les trajectoires de long terme fixées par la réglementation. La baisse des investissements risque donc de fragiliser l’atteinte des objectifs futurs, au-delà de 2030.
>> Plus largement, le baromètre met en évidence un décalage avec les trajectoires attendues. Quels freins spécifiques identifiez-vous pour le secteur du bâtiment ?
Manque de trésorerie
Le premier frein identifié est financier. De nombreux acteurs, notamment les collectivités, sont de bonne volonté et souhaitent engager des actions, mais ne disposent pas toujours de la trésorerie nécessaire pour passer à l’investissement.
Connaissance du bâti
Un deuxième frein majeur concerne la connaissance du bâti. Beaucoup d’acteurs, en particulier le secteur public, ne dispose pas d’une vision fine de leur patrimoine ni de leurs consommations énergétiques. Or, sans diagnostic précis, il est difficile de prioriser les actions et de construire une trajectoire crédible. Les dispositifs d’accompagnement jouent un rôle clé pour aider à établir des schémas directeurs et définir des plans d’action.
Compétences
Les compétences constituent un autre blocage. La filière du bâtiment, orientée sur la construction neuve, doit encore s’adapter pour adapter son modèle économique et se réapproprier les sujets propres à la rénovation.
Notons aussi que, pour les collectivités, les moyens en ingénierie interne sont souvent insuffisants pour piloter des projets de rénovation énergétique.
Instabilité des dispositifs
L’instabilité des dispositifs d’accompagnement est régulièrement citée comme un frein. Les acteurs du secteur ont besoin de visibilité et de confiance dans la durée pour s’engager. La reconduction des dispositifs d’accompagnement clairs et lisible est essentielle pour sécuriser les décisions et permettre une montée en puissance des actions à la hauteur des trajectoires attendues.
Leviers d'actions et perspectives
>> Quels leviers vous semblent aujourd'hui les plus prioritaires pour remettre la transition écologique du bâtiment sur une trajectoire compatible avec les objectifs climatiques ?
Réduire les besoins énergétiques
Le levier prioritaire reste la réduction des besoins énergétiques. Cela passe avant tout par l’amélioration de la performance du parc existant via la rénovation énergétique et l’isolation. Lorsque cela est possible, la rénovation globale doit être privilégiée car les rénovations par gestes isolés produisent souvent des gains inférieurs aux attentes.
Pour une partie du parc, des contraintes architecturales ou techniques limitent toutefois le niveau de performance atteignable. Dans ces cas, il est essentiel de combiner la réduction des besoins avec le levier de la décarbonation des systèmes énergétiques, par exemple via l’installation d’équipements performants ou le raccordement à des réseaux de chaleur, lorsque cela est possible.
La sobriété d'usage
La sobriété d’usage est également un levier important. Elle suppose de repenser la manière dont les bâtiments sont occupés, aussi bien dans le résidentiel que dans le tertiaire : chauffer ou climatiser en priorité les espaces réellement utilisés, adapter les consignes de températures et mieux piloter les usages.
La sobriété immobilière
Au-delà de l’énergie, la transition passe aussi par une sobriété foncière et immobilière. Réduire la construction neuve au strict besoin, réhabiliter les friches, transformer les bureaux vacants en logements et mieux mobiliser le parc existant sont des leviers clés.
La structuration des filières de réemploi et de recyclage des déchets du bâtiment, encouragée par la réglementation, montre déjà des résultats positifs sur certains matériaux. Par ailleurs, l’adaptation au changement climatique devient incontournable, avec des solutions de confort d’été sobres, comme les brasseurs d’air ou la protection solaire, qui permettent d’améliorer le confort sans alourdir les consommations.
Enfin, des actions ciblées sur certains usages, comme la réduction des pertes liées à l’eau chaude sanitaire, peuvent générer des gains rapides et significatifs. L’ensemble de ces leviers est aujourd’hui en cours d’intégration dans des scénarios prospectifs visant à préciser les trajectoires nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques.
Pour aller plus loin
BâtiZoom : Baromètre de la transition écologique du bâtiment en 2024
EGREEN vous accompagne de A à Z sur le volet énergétique.



